Tout temple est un lieu à part. Il marque, dans l’espace ordinaire, un point de contact entre le monde humain et le monde divin. On y vient pour prier, offrir, remercier, supplier, demander protection ou chercher une forme de présence dans un lieu souvent chargé de mémoire. Un temple n’est donc jamais seulement un bâtiment : il révèle quelque chose des croyances, des peurs, des espérances et de l’organisation sociale de ceux qui l’ont construit et fréquenté. Le sanctuaire de Timna, situé à une vingtaine de kilomètres au nord d’Eilat (Israël) est particulièrement intéressant de ce point de vue. Il ne s’agit pas d’un grand temple monumental, comparable aux sanctuaires d’Égypte ou de Mésopotamie, mais d’un petit lieu de culte aménagé au cœur d’un paysage désertique. Sa modestie même le rend précieux. Il permet d’observer comment des hommes vivant loin des grands centres urbains, dans un environnement rude et dangereux, ont organisé un espace sacré pour placer leur activité sous la protection d’une divinité.
Le temple de Timna fut d’abord un sanctuaire égyptien dédié à Hathor, déesse protectrice des régions minières, dans un site exploité dès l’Antiquité pour ses mines de cuivre. Après le départ des Égyptiens, il fut réoccupé et transformé par des groupes madianites, devenant ainsi un exemple remarquable de continuité et de réinterprétation cultuelle dans le sud du Levant. Explorons ces deux phases de la vie de ce petit sanctuaire.
Un site naturel extraordinaire
Le sanctuaire se situe dans un paysage spectaculaire, caractéristique du désert de Timna. La vallée est entourée de hautes parois rocheuses, de falaises aux teintes rouges, brunes et ocre, et de formations de grès sculptées par l’érosion. Le vent, le sable et les variations de température ont façonné au fil du temps des reliefs étonnants : arches naturelles, pitons isolés, parois creusées et colonnes monumentales.
Parmi ces formations se trouvent les fameuses « colonnes de Salomon ». Le nom est traditionnel, mais il faut le comprendre avec prudence : aucune donnée archéologique ne permet d’attribuer directement ces colonnes au roi Salomon. Leur appellation vient plutôt d’une ancienne identification populaire de Timna avec les « mines du roi Salomon ». Or l’archéologie a montré que l’histoire du site est plus ancienne, plus complexe et ne se réduit pas à la période monarchique israélite.
Ce paysage permet toutefois de comprendre pourquoi le site a pu impressionner les populations anciennes. Dans un désert minéral, presque sans végétation, les formes rocheuses donnent au lieu une puissance visuelle particulière. Le sanctuaire de Hathor n’a donc pas été construit n’importe où : il s’inscrit dans un environnement naturel déjà fortement marqué par la pierre, la hauteur, la couleur et l’isolement. Le cadre lui-même contribuait sans doute à donner au lieu son caractère sacré.
Des mines de cuivre
La richesse principale de Timna était le cuivre. Le site a été exploité dès des périodes très anciennes, bien avant l’arrivée des Égyptiens. Le cuivre est l’un des premiers métaux que les sociétés humaines ont appris à extraire et à transformer. Son usage est si important qu’il a donné son nom au Chalcolithique, c’est-à-dire à « l’âge du cuivre ». À Timna, le minerai apparaissait notamment sous forme de nodules verdâtres inclus dans les roches de grès.
À l’époque du Nouvel Empire, entre le XIVᵉ et le XIIᵉ siècle av. J.-C., les Égyptiens organisèrent des expéditions minières dans la région. Il ne s’agissait pas de simples activités locales, mais d’opérations contrôlées par l’administration pharaonique. Les Égyptiens envoyaient sur place des équipes spécialisées, capables d’extraire le minerai, de le trier, de le concasser, puis de le fondre dans des fours afin d’obtenir du métal utilisable.
Le travail était particulièrement exigeant. Les mineurs devaient creuser des galeries étroites en suivant les filons de cuivre. Ils travaillaient dans la chaleur, la poussière et l’obscurité, avec des outils simples et un éclairage limité. Une fois extrait, le minerai devait encore être transporté, traité et fondu. La métallurgie supposait donc une organisation complexe : il fallait des mineurs, des fondeurs, du combustible, de l’eau, de la nourriture, des lieux de stockage et des voies d’acheminement.
C’est dans ce contexte que le temple prend tout son sens. Les hommes qui travaillaient à Timna ne venaient pas seulement exploiter une ressource économique ; ils entraient dans un milieu dangereux, loin de la vallée du Nil et des grands centres habités. Le sanctuaire permettait de placer cette entreprise sous la protection divine. Il accompagnait la vie quotidienne des expéditions minières et donnait une dimension religieuse à une activité technique et économique.
Les mineurs vivaient probablement sur place pendant une partie de l’année. Ils avaient donc besoin non seulement d’installations de travail, mais aussi d’un espace rituel. Le temple de Hathor répondait à cette fonction. Il rappelait que, pour les anciens, l’extraction du métal n’était pas une activité purement matérielle : elle engageait aussi un rapport au monde invisible, aux forces de la terre, du désert et des dieux.
Photo: E. Pastore
Croquis: E. Pastore
Le temple égyptien
Le sanctuaire de Timna fut d’abord un temple égyptien. Il était consacré à Hathor, une grande déesse du panthéon égyptien. Hathor est une figure complexe : elle peut être associée à la joie, à la musique, à la féminité, à la maternité, à l’amour, mais aussi aux espaces désertiques et aux ressources minières. Dans plusieurs régions exploitées pour leurs richesses minérales, elle est invoquée comme protectrice des mineurs et des expéditions.
Dans l’iconographie égyptienne, Hathor peut être représentée sous forme de vache, ou sous les traits d’une femme coiffée de cornes bovines entourant le disque solaire. Elle peut aussi être liée au sistre, instrument de musique utilisé dans le culte. À Timna, sa présence s’explique par le contexte minier : les Égyptiens cherchaient à placer leurs activités d’extraction sous la protection d’une divinité familière, capable d’accompagner les hommes dans les régions dangereuses et éloignées.
Le temple était de dimensions modestes : environ neuf mètres sur neuf. Il ne s’agissait donc pas d’un grand sanctuaire monumental, mais d’un petit espace cultuel adapté à une communauté de mineurs et de responsables égyptiens. L’entrée se situait au sud. À l’intérieur, une niche centrale occupait une place importante : elle marquait probablement le cœur sacré du dispositif. On y trouvait aussi des éléments liés aux offrandes, à la purification ou aux gestes rituels.
Les fouilles menées par l’archéologue Beno Rothenberg ont révélé de nombreux objets liés au culte : stèles, bijoux, fragments de sistres, scarabées, faïences, objets votifs, ainsi que des représentations de la déesse. Ces découvertes montrent que le sanctuaire fut fréquenté sur plusieurs générations. Les noms de pharaons du Nouvel Empire y sont attestés, ce qui confirme l’importance du site dans le cadre des expéditions minières égyptiennes.
Le sanctuaire de Hathor est donc un témoin précieux de la présence égyptienne dans le sud du Levant. Il montre que l’influence de l’Égypte ne passait pas seulement par l’administration, l’armée ou l’économie, mais aussi par la religion. Les Égyptiens transportaient avec eux leurs dieux, leurs pratiques cultuelles et leurs symboles, même dans des régions éloignées du Nil.
Croquis: E. Pastore
Le temple madianite
L’histoire du sanctuaire connaît ensuite une seconde phase, particulièrement importante. Lorsque les Égyptiens quittent progressivement Timna, au cours du XIIᵉ siècle av. J.-C., le temple ne semble pas avoir été simplement abandonné. Il est réoccupé, transformé et réinterprété par des groupes madianites. Cette phase madianite est capitale, car elle montre que le lieu a continué à fonctionner comme espace sacré après la fin de la présence égyptienne.
Les Madianites appartiennent au monde des populations du sud du Levant et du nord-ouest de l’Arabie. Dans la Bible, Madian désigne à la fois une région et un groupe humain. La Genèse rattache Madian à Abraham par Qetoura, sa seconde épouse :
« Abraham prit encore une femme, nommée Qetoura. Elle lui enfanta Zimran, Jokshan, Medan, Madian, Jishbak et Shuach. » (Gn 25,1-2)
Cette généalogie ne doit pas être lue comme un document historique au sens moderne. Elle exprime surtout une proximité : les Madianites sont présentés comme des parents d’Israël, mais des parents distincts. Ils appartiennent à un monde voisin, avec lequel Israël entretient des relations à la fois anciennes, complexes et ambivalentes.
La Bible conserve aussi le souvenir de relations conflictuelles entre Israël et Madian, notamment dans les traditions du désert et dans le livre des Juges. Les Madianites ne sont donc jamais présentés de manière simple. Ils sont tantôt des partenaires, tantôt des adversaires, tantôt des parents éloignés, tantôt des figures étrangères. Cette ambivalence correspond bien à la situation des peuples voisins : proches par certains liens, mais distincts par leur territoire, leurs traditions et leurs intérêts.
À Timna, la phase madianite du sanctuaire est visible dans plusieurs transformations. Les marques du culte égyptien semblent avoir été en partie effacées ou neutralisées. Les représentations de Hathor et certaines inscriptions hiéroglyphiques furent martelées ou déplacées. En même temps, de nouveaux éléments furent introduits : stèles dressées, banquettes d’offrandes, objets métalliques, céramique madianite et aménagements rituels.
Photo: E. Pastore
Panneau Timna Park. Croquis: E. Pastore
Le sanctuaire madianite de Timna ne permet pas d’identifier avec certitude la divinité qui y était vénérée après le départ des Égyptiens. Aucune inscription ne nomme Yhwh. Il serait donc excessif de dire que ce temple était un sanctuaire de Yhwh. En revanche, il atteste l’existence d’un culte madianite structuré dans une région du Sud, au moment même où plusieurs traditions bibliques associent les origines de Moïse, ou certaines manifestations de Yhwh, à ces espaces méridionaux.
Ces liens ont conduit plusieurs chercheurs à formuler l’hypothèse dite « madianite » ou « kénite ». Selon cette hypothèse, Yhwh aurait d’abord été connu et vénéré par des populations du Sud – dans des régions comme Madian, Édom, Séir, Téman ou Paran – avant de devenir le Dieu d’Israël. Cette hypothèse ne repose pas seulement sur Timna, mais sur un ensemble d’indices bibliques et historiques.
Le Cantique de Débora, l’un des plus anciens poèmes bibliques, ne mentionne pas Madian directement, mais il situe la venue de Yhwh du côté de Séir et d’Édom :
« Yahvé, quand tu sortis de Séir,
quand tu t’avanças des champs d’Édom,
la terre trembla,
les cieux se fondirent,
les nuées se fondirent en eaux. » (Jg 5,4)
Un autre texte, dans le livre d’Habaquq, élargit encore ce paysage méridional en évoquant Téman, Paran et Madian :
« Dieu vient de Téman,
le Saint du mont Paran. […] J’ai vu les tentes de Kushân sous la détresse,
les pavillons du pays de Madian frémissent. » (Ha 3,3.7)
Ces textes ne prouvent pas que le sanctuaire de Timna était dédié à Yhwh. Ils montrent cependant que, dans certaines traditions bibliques anciennes, la manifestation de Yhwh est associée aux régions du Sud. C’est pourquoi la phase madianite de Timna est si importante : elle ne révèle pas directement les origines de Yhwh, mais elle éclaire le milieu géographique, culturel et religieux dans lequel certaines traditions bibliques situent les commencements du yahwisme.
Les Madianites sont aussi associés, dans les textes bibliques, à la mobilité, aux troupeaux et aux circulations caravanières. Le livre d’Isaïe évoque ainsi les chameaux de Madian et d’Eifa :
« Un afflux de chameaux te couvrira,
de tout jeunes chameaux de Madian et d’Eifa. » (Is 60,6)
Cette image correspond à la représentation biblique de Madian comme monde du désert, des routes et des échanges. Les Madianites ne sont pas des populations urbaines installées dans de grandes capitales. Ils appartiennent plutôt à ces groupes mobiles ou semi-mobiles capables de circuler dans les régions désertiques, de maîtriser les itinéraires, les ressources, les points d’eau et les réseaux commerciaux.
Dans ce contexte, leur présence à Timna n’est pas surprenante. Les mines de cuivre supposaient une connaissance fine du terrain, des routes, des ressources et des techniques de production. Les Madianites ont pu jouer un rôle important dans l’exploitation, la circulation ou la transformation du cuivre. Leur réoccupation du sanctuaire montre aussi qu’ils ne se limitaient pas à une activité économique : ils disposaient de pratiques cultuelles propres et savaient adapter un lieu ancien à leurs propres besoins religieux.
L’ancien temple égyptien fut donc transformé. Les éléments les plus explicitement liés à Hathor furent effacés ou déplacés, tandis que le sanctuaire prit l’aspect d’un espace cultuel plus proche des traditions du désert. On a notamment retrouvé des restes de tissus colorés, ainsi que des éléments permettant de penser qu’une structure textile couvrait ou délimitait l’espace sacré. Le sanctuaire aurait ainsi été réaménagé sous la forme d’une sorte de tente.
Cette transformation est fascinante pour le lecteur de la Bible, car elle rappelle la tente de la Rencontre décrite dans le livre de l’Exode. Il ne faut évidemment pas identifier purement et simplement le sanctuaire de Timna avec la tente biblique. Mais la comparaison est suggestive : dans les deux cas, il s’agit d’un espace sacré mobile ou semi-mobile, lié au désert, à des populations en déplacement et à une présence divine qui ne dépend pas d’un temple monumental en pierre.
La phase madianite de Timna invite donc à penser autrement les origines du culte dans le monde biblique. Avant les grands temples de Jérusalem ou de Samarie, il existait des sanctuaires plus modestes, parfois liés aux routes, aux mines, aux campements et aux espaces désertiques. Ces lieux n’étaient pas secondaires pour autant. Ils permettaient aux populations anciennes d’organiser leur rapport au divin dans des conditions concrètes de vie, de travail et de déplacement.
Croquis: E. Pastore
Croquis: E. Pastore
L’un des objets les plus étonnants découverts à Timna est un petit serpent de bronze, dont la tête semble avoir été dorée. Il fut retrouvé dans le contexte du sanctuaire madianite. Cet objet est particulièrement frappant, car il évoque immédiatement, pour le lecteur de la Bible, l’épisode du serpent d’airain dans le livre des Nombres.
Dans ce récit, les Israélites, au cours de leur marche dans le désert, se plaignent contre Dieu et contre Moïse. Des serpents brûlants mordent alors le peuple, et beaucoup meurent. Les Israélites reconnaissent leur faute et demandent à Moïse d’intercéder. Dieu ordonne alors à Moïse de fabriquer un serpent et de le placer sur une hampe : ceux qui le regardent après avoir été mordus restent en vie.
« Moïse fit donc un serpent de bronze et le plaça sur une hampe ; et si un serpent mordait un homme, celui-ci regardait le serpent de bronze et il restait en vie. » (Nb 21,9)
Le rapprochement entre le serpent de Timna et le serpent d’airain biblique est suggestif, mais il doit être formulé avec prudence. L’archéologie ne permet pas de dire que l’objet de Timna est celui du récit biblique, ni même qu’il dépend de ce récit. En revanche, il montre que le symbole du serpent de bronze existait dans les pratiques religieuses du Sud ancien. Le serpent pouvait être associé à la protection, à la guérison, à la puissance ou au danger maîtrisé.
Ce symbole connaîtra d’ailleurs une histoire complexe dans la Bible. Selon le deuxième livre des Rois, le serpent de bronze attribué à Moïse fut plus tard détruit par le roi Ézéchias, parce qu’il était devenu objet de culte :
« Il mit en pièces le serpent de bronze que Moïse avait fait, car jusqu’à ces jours-là les fils d’Israël lui offraient de l’encens ; on l’appelait Nehoushtân. » (2 R 18,4)
On voit donc que le serpent de bronze appartient à une mémoire religieuse ambivalente : il peut être signe de guérison dans le désert, mais il peut aussi devenir un objet de culte problématique. La découverte de Timna ne résout pas cette tension ; elle lui donne cependant un arrière-plan culturel très concret, enraciné dans le monde du désert, des mines et des populations méridionales.
Conclusion
D’un côté, le sanctuaire madianite de Timna ne prouve pas directement que Yhwh y était vénéré. De l’autre, il constitue un témoin exceptionnel du monde religieux du Sud à la fin de l’âge du Bronze et au début de l’âge du Fer. Il éclaire le contexte dans lequel certaines traditions bibliques situent les origines de Moïse, la révélation au désert et la venue de Yhwh depuis les régions méridionales.
Timna n’est donc pas seulement un site archéologique spectaculaire. C’est un lieu où se croisent l’histoire de l’Égypte, les cultures du désert, l’exploitation du cuivre, les traditions madianites et l’imaginaire biblique. En visitant ce petit sanctuaire, on comprend mieux que les récits bibliques ne sont pas nés dans l’abstraction. Ils s’enracinent dans des paysages, des peuples, des lieux de culte et des mémoires anciennes dont Timna conserve une trace particulièrement intéressante.

