Dans son court-métrage La tendresse du Maudit paru en 1980, Jean-Manuel Costa redonne vie à une chimère de la cathédrale Notre-Dame de Paris, dans un futur apocalyptique où une guerre nucléaire a décimé la race humaine. La courte mais intense histoire d’amour muette qu’il installe entre la créature et une statue de la Vierge Marie lui vaudra l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation en 1982. Réalisé en image-par-image, le court-métrage est une prouesse technique. Il incarne le cauchemar d’une humanité qui se sait mourante, à peine éclairée d’une lueur d’espoir qui s’éteint aussi vite que la vie n’est arrachée à la chimère. Sur les 10 minutes du film, pas un seul vrai mot n’est prononcé, renforçant le sentiment de solitude, d’angoisse, mais aussi surtout pour la perte de ce qui fait l’humanité ; son logos.
Le court-métrage
Jean-Manuel Costa opère ce que nous pourrions appeler une « inversion du sacré » ; bête maudite aime, la créature façonnée à l’image de Dieu adore. Il y raconte en effet l’histoire tragique d’une chimère de Notre-Dame de Paris, seule rescapée miraculée de la ville dévastée, qui prend vie au milieu des décombres. Innocente de la connotation démoniaque que lui a donné l’humain en la façonnant, la créature explore, apprend, et rencontre une autre statue ; la Vierge. Immaculée et scintillante, elle devient le centre de son attention. L’attention est portée sur leurs mains se frôlant. Ce moment est brutalement interrompu par le second protagoniste du court-métrage ; le squelette d’un moine. Lui aussi revenu à la vie par l’intervention d’une force dont nous ignorons tout, il terrasse la chimère d’un coup de crucifix en bois. S’en suit un combat entre deux les créatures, qui au terme duquel la chimère restera seule avec la statue blanche. La vie qui lui avait été accordée lui est retirée aussi brusquement qu’elle était apparue, les laissant face à face pour l’éternité.
L’arrière-plan biblique
Le court-métrage de Costa renvoie en réalité à plusieurs textes bibliques. Ces textes participent tous, à leur manière, au « renversement du sacré » opéré dans la Tendresse du Maudit, et qui va nous occuper ici. Le plus évident est tout d’abord celui de l’Apocalypse 16, 8, avec l’image d’un Paris dévasté et privé de toute vie humaine, mais aussi et surtout l’importance du soleil.
Ap 16, 8 : Le quatrième répandit sa coupe sur le soleil : et il lui fut donné de brûler les hommes par son feu.
Dans le texte biblique, le feu qui tombe du ciel et l’obscurcissement du soleil sont des actes de justice divine pour purifier le monde avant le Paradis. Dans le court-métrage, Costa remplace la main de Dieu par celle de l’Homme ; comme unique responsable de sa propre déchéance. La fin du monde n’est plus une promesse de salut, mais un suicide technologique absurde qui fige tout dans la pierre.
Nous retrouvons également le texte d’Isaïe 34, 10-15 avec la « dé-création » du monde ; la ruine, dans le texte biblique, devient le signe de l’absence de Dieu, du résultat de sa punition.
Is 34, 10 15 : 10 Il ne s’éteindra ni la nuit ni le jour, la fumée en montera sans cesse : d’âge en âge, il restera désert, jamais plus on n’y passera. 11 Ce sera le domaine du hibou et du hérisson, la chouette et le corbeau y habiteront. Le Seigneur y fera passer le cordeau du vide avec le niveau du chaos. 12 Les nobles n’y proclameront plus de roi, tous les chefs auront disparu. 13 Dans ses forteresses pousseront des ronces, dans ses fortifications, des orties et des chardons. Ce sera le repaire des chacals, l’aire des autruches. 14 Les chats sauvages y rencontreront les hyènes, les satyres s’y répondront. Et là aussi s’installera Lilith : elle y trouvera le repos. 15 C’est là que le serpent fera son nid, pondra, couvera ses œufs et les fera éclore sous sa protection. Là aussi se rassembleront les vautours, chacun avec son compagnon.
Mais, ici, dans la Tendresse du Maudit, c’est la main humaine qui est en cause ; et seule la maison de Dieu, Notre-Dame, a survécu à l’enfer nucléaire, montrant ainsi que la divinité veille toujours. C’est encore une marque forte de l’inversion du sacré ; chez Isaïe les bêtes hybrides et les satyres se disputent les ruines et les investissent de leur présence diabolique, mais ici, c’est justement une chimère qui fera preuve de « tendresse », voire d’amour envers la pureté absolue ; Marie immaculée.
Le texte de Mathieu, 23, 27-28 joue également un rôle important dans le court-métrage. En effet, dans la Bible, Jésus parle des chefs religieux, les Pharisiens, en ces termes :
Mt 23, 27 28 : 27 Malheureux êtes-vous, scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui ressemblez à des sépulcres blanchis : au-dehors ils ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d’ossements de morts et d’impuretés de toutes sortes. 28 Ainsi de vous : au-dehors vous offrez aux hommes l’apparence de justes, alors qu’au-dedans vous êtes remplis d’hypocrisie et d’iniquité.
Le blanc symbolise l’hypocrisie, la pseudo-pureté. Dans le film, Costa en fait une image presque littérale ; le squelette semble être le gardien de la foi, c’est en tous cas ce qu’il prétend être, par son identité (un moine, ou même un prêtre) et ses actes (le fait de chasser la chimère). Mais c’est aussi dans ces derniers que sa réelle noirceur se dévoile : frapper la chimère avec un crucifix, le symbole ultime du sacrifice et de l’amour inconditionnel. Ici, il est intéressant de noter qui ce n’est pas réellement un renversement, mais plutôt une incarnation de la corruption de la foi, qui s’opère pour le spectateur.
En revanche, en ce qui concerne toujours le squelette, nous pouvons aussi nous référer à Ézéchiel 37, 1-14, et les ossements desséchés. Le renversement est alors relatif ici ; dans le texte, les ossements se recouvrent de chair et reviennent à la vie par le souffle divin accordé à Ézéchiel. Mais dans le court-métrage, le squelette reste fait d’os. Son retour à la « vie » pourrait être une seconde chance accordée par le divin, qu’il gâche en s’attaquant à l’innocence incarnée par la chimère, qu’il condamne à cause de son apparence et des dogmes dont il était le vecteur de son vivant en tant que moine (les dogmes parlant de la bestialité démoniaque, par exemple).
En ce qui concerne les « bêtes » plus précisément, le court-métrage renvoie aux textes de Lévitique 17, 7 et Isaïe 13, 21 :
Lv 17, 7 : Ils n’immoleront plus leurs sacrifices à ces espèces de boucs auxquels on rend un culte débauché.
Is 13, 21 : Les chats sauvages s’y arrêteront, les hiboux rempliront les maisons, les autruches y habiteront et les satyres y danseront.
Il s’agit plus précisément des mentions des créatures hybrides, mi-humaines mi-bouc ; les satyres. Le Lévitique est le livre des lois et de la pureté où Dieu interdit aux Hébreux de rendre un culte à des divinités de la nature, représentées comme des satyres. Et dans Isaïe, il prophétise la chute de Babylone en expliquant qu’une fois la ville détruite, elle ne sera plus habitée par des hommes, mais par des créatures nocturnes et démoniaques, dont des satyres. Ici, Costa fait un renversement complet en faisant de la chimère, justement une satire aux pattes de bouc, la créature la plus « pieuse », car elle incarne l’amour innocent et désintéressé purement divin, envers Marie, quand le squelette humain, prétendument fait à l’image du Créateur, incarne la violence aveugle et la fausse idolâtrie.
Enfin, nous retrouvons clairement la chute de Lucifer, dans Luc 10, 18, ici reprise par Costa avec la chute du squelette qui préfère sauter du haut de la cathédrale plutôt que d’affronter la chimère. L’artiste utilise ce texte pour montrer que l’orgueil religieux est le véritable péché.
Lc 10, 18 : Jésus leur dit : Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair.
La chute du squelette dans la fange rouge réécrit la chute de Lucifer : ce n’est plus l’ange qui tombe, mais le religieux.
Nous pouvons alors nous demander en quoi le court-métrage opère-t-il un renversement des codes bibliques pour proposer une nouvelle forme de présence divine ?
En s’appuyant sur l’imagerie de la désolation d’Edom en Isaïe 34, Jean-Manuel Costa opère un renversement du sacré où le religieux se bestialise tandis que la chimère accède à une forme de grâce, révélant ainsi une présence divine qui ne réside plus dans le dogme, mais dans la sensibilité de la matière et la persistance de la tendresse. C’est ce que nous allons essayer de montrer dans l’analyse suivante.
Le « Jugement universel » porté sur Édom par le prophète Isaïe annonce la fin de la cité, coupable d’avoir trahi son frère Israël, transformant ainsi une nation florissante en un désert éternel peuplé de démons et de bêtes sauvages. Ainsi, il deviendra « de la poix brûlante »2, dans laquelle, chez Costa, le squelette se noiera à la fin du court-métrage. Le texte construit une « architecture du néant », en prêtant à la main de Dieu le « cordeau du vide », normalement utilisé pour construire droit, il est ici ce qui induit l’absence de vie, reprise par la désolation de Paris, à laquelle seule a survécu Notre-Dame, comme un signe d’espoir qui n’apparaît pas dans le texte biblique. Cette liberté par rapport au texte original est le prélude à toutes les autres ; malgré les apparences, Costa insuffle bien de la vie dans ce texte. En Is 34,12 tous les princes ne seront plus ; tous les ordres religieux et royaux seront balayés, signant la soumission de la hiérarchie humaine face au chaos et à la violence animale.
Is 34, 12 : Les nobles n’y proclameront plus de roi, tous les chefs auront disparu.
C’est ici que l’inversion du sacré opérée par La tendresse du maudit est la plus frappante, nous l’avons vu plus haut. Mais il faut nuancer le propos ; Costa ne diabolise pas l’Église ; il dresse un tableau aussi beau que triste, pour rappeler la vraie valeur de l’amour divin, qui transcende les dogmes et les apparences.
Le « spectre de la nuit », appelée Lilith dans certaines légendes juives, devient ici une chimère qui cherche le repos auprès de Marie, pour échapper au chaos d’un monde qu’elle ne comprend pas. La nature, une nature viciée et faite de ronces reprend ses droits dans les ruines, amenant avec elle des animaux considérés comme diaboliques (les chiens sauvages, les serpents…) mais aussi et surtout des « satyres qui se répondront ». Costa a transformé cette parodie de langage en cris appelant l’autre, la beauté pure ; Marie. En ce sens, le seul qui, même dans un lieu de communion absolue qu’est Notre-Dame de Paris, n’a pour interaction avec l’autre qu’une agression, se révèle être la vraie bête, le vrai maudit. Il ignore que, comme Édom qui a trahi Israël, il s’attaque à un « frère » ; la chimère, même sans le savoir, porte une adoration, un amour à Marie, tout comme le squelette du moine. Le « Maudit » n’est pas celui que la religion désigne, et ce même s’il a été créé à l’image de Dieu, mais celui qui refuse la relation à l’autre, et à ses semblables dans la foi.
Johanna CAMPION
Etudiante en Master Histoire de l’art : Gestion et valorisation du patrimoine chrétien, à l’Institut Catholique de Paris

