La Crucifixion du retable d’Issenheim, peinte par Matthias Grünewald au début du XVIe siècle, est bien plus qu’une représentation de la mort du Christ : c’est une image qui parle aux corps autant qu’aux âmes. Commandée pour un hôpital de moines soignants, elle s’adressait à des malades en proie à des souffrances extrêmes, et cherchait à leur offrir non pas un spectacle édifiant, mais une véritable rencontre avec un Dieu qui souffre avec eux. Pour qui sait regarder, chaque détail de cette œuvre est une parole théologique, un écho des Écritures, une invitation à traverser la douleur avec espérance.

Le contexte

Nous sommes à l’époque du Saint-Empire romain germanique, sous le règne de l’Empereur Maximilien Ier. Les pratiques religieuses de l’époque développent une dévotion à la figure du Christ à travers les souffrances de sa passion. En ces temps, l’Église catholique, traversée par une volonté de réforme, verra en 1517 éclater l’intervention de Luther, entraînant plus tard l’institution ecclésiale vers un schisme et la question iconoclaste. Vers l’an 1300, l’ordre hospitalier des Antonins s’établit à Issenheim, village au nord de Colmar, afin de développer un lieu de vie religieuse comprenant un hôpital. En effet, au Moyen-Âge, la région est frappée par la maladie du mal-ardent, provoquant gangrènes, nécroses, convulsions et hallucinations chez les malades. En ce contexte, la réalisation du polyptyque d’Issenheim, destiné à surmonter le maître-autel de la chapelle des Antonins, est fondée en 1510, par une commande de Guy Guers, précepteur des Antonins d’Issenheim, adressée à Nicolas de Haguenau pour les sculptures, et à Matthias Grünewald pour les volets peints.

La Crucifixion, Retable d’Issenheim

Musée Unterlinden, Colmar, Jean-Pierre Dalbéra from Paris, France, CC BY 2.0 , via Wikimedia Commons

l’œuvre

Une crucifixion sur fond ténébreux en un milieu désertique, dont le supplice du Christ, suspendu à la croix, ordonne la composition. Le crucifié apparaît expirant, la tête baissée, coiffée d’une imposante couronne d’épines. Le corps est ponctué de lacérations et d’échardes de couleur verdâtre. Les mains et les pieds sanguinolents sont tordus par la souffrance ; la tension du corps donne à la croix une forme courbée en sa poutre horizontale. Au second plan, de part et d’autre de la croix, deux groupes de personnages structurent la scène. À gauche, Marie-Madeleine, avec sa vasque de parfum, est agenouillée et supplie, les mains jointes levées vers le Christ. Derrière elle, saint Jean l’évangéliste soutient la Vierge Marie qui s’effondre devant la scène. À droite, Jean le Baptiste indique par son index droit le Christ tout en le regardant, et tient en son autre main un livre ouvert. Un verset biblique en latin tiré de Jean 3, 30 est inscrit à côté des lèvres du personnage : Illum oportet crescere me autem minui, « il faut que je diminue pour qu’il croisse ». Au pied de Jean le Baptiste se tient debout un agneau crucifère dont le sang s’écoule en un calice.

A la lumière du récit évangélique

La scène développe une vision presque mystique des souffrances de Jésus-Christ en lien avec les récits de la passion au sein des évangiles. Nous nous attarderons spécifiquement sur le récit de Luc :

Lc 23,44-49: C’était déjà presque midi et il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures, le soleil ayant disparu. Alors le voile du sanctuaire se déchira par le milieu ; Jésus poussa un grand cri ; il dit : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit. » Et, sur ces mots, il expira. Voyant ce qui s’était passé, le centurion rendait gloire à Dieu en disant : « Sûrement, cet homme était juste. » Et tous les gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle, à la vue de ce qui s’était passé, s’en retournaient en se frappant la poitrine. Tous ses familiers se tenaient à distance, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée et qui regardaient.

La scène met en image le récit biblique de Luc. Là, le Christ apparaît malgré les ténèbres, dans un milieu désertique, comme lumière au sein du désespoir. Sa mort emprunte les traits du mal-ardent, et est signifiée comme salvatrice par les personnages à sa droite et le groupe de ceux qui l’accompagnent à sa gauche. Le récit biblique mis en image développe une théologie de la chair. Nous sommes interpellés afin de nous éloigner du mal et d’obtenir la guérison. La souffrance du Christ nous rejoint, sa douleur est la nôtre, ce qui permet d’accepter les épreuves comme moyen de rédemption vers la sanctification.

Jean le Baptiste, par sa gestuelle orientée vers Jésus, indique que l’Ancien Testament laisse place à l’accomplissement du Nouveau par le Messie. L’inscription latine « Il faut que celui-là croisse, et que moi, je diminue » (Jn 3, 30) peut être mise en parallèle avec Jean 1, 29 : « Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. » De ce fait, le témoignage de Jean le Baptiste est celui du précurseur. Il n’est pas le Messie, mais en prépare le chemin pour le peuple d’Israël, afin qu’ils soient tous baptisés dans l’Esprit Saint et dans le feu. Cette parole concernant l’agneau de Dieu met en avant la valeur baptismale. Jean baptisa avec de l’eau, qui annonça le baptême de sang du Christ. Ainsi, en portant sur lui-même les péchés, le Christ peut laver l’ensemble des pécheurs. Jean s’efface et accomplit ainsi l’ensemble de sa mission, ce qui le place comme le plus grand des prophètes (cf. Mt 11, 11), mais aussi comme ami de l’époux. Sa fonction reste déterminante : il témoigne de la lumière et vient pour « rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient » (Jn 1, 7).

L’agneau crucifère, lien direct avec la prédication johannique, nous renvoie aux paroles de l’apôtre Pierre :

1 P 1, 18-19 : Sachant que ce n’est point par des choses périssables, argent ou or, que vous avez été rachetés de la vaine manière de vivre héritée de vos pères, mais par le sang précieux, comme d’un agneau sans défaut et sans tache, celui du Christ.

Le Christ est cet agneau innocent dont le sang obtient le salut. L’image et la parole sur un retable servant à orner un autel où est célébrée la messe rappellent que dans l’Eucharistie, l’immolation pascale donne toujours la victoire sur la mort. Le livre de l’Apocalypse prolonge cette louange faite au sacrifice de l’Agneau:

Ap 5, 9-10 : Ils chantaient un cantique nouveau : Tu es digne de recevoir le livre et d’en rompre les sceaux, car tu as été immolé, et tu as racheté pour Dieu, par ton sang, des hommes de toute tribu, langue, peuple et nation. Tu en as fait, pour notre Dieu, un royaume et des prêtres, et ils régneront sur la terre.

C’est le sang des martyrs, le sang qui purifie, l’agneau victorieux, l’agneau époux qui se marie avec la Jérusalem Céleste afin de la rendre pure et immaculée : l’Église.

Ap 21, 23: La cité n’a besoin ni du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine, et son flambeau, c’est l’agneau.

En ce sens, Benoît XVI souligne avec force l’importance des paroles de Jn 1, 29 et 3, 30 :

Il était lui-même l’Agneau attendu, le véritable, comme l’avait annoncé Jean Baptiste au début du ministère public de Jésus : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ! » (Jn 1, 29). Et c’est lui-même qui est le véritable temple, le temple vivant, dans lequel Dieu habite et dans lequel nous pouvons rencontrer Dieu et l’adorer. Son sang, l’amour de Celui qui est en même temps Fils de Dieu et homme véritable, l’un de nous, ce sang peut sauver. Son amour, cet amour dans lequel Il se donne librement pour nous, est ce qui nous sauve. Le geste nostalgique, d’une certaine manière privé d’efficacité, qui était l’immolation de l’agneau innocent et immaculé, a trouvé une réponse dans Celui qui est devenu pour nous à la fois Agneau et Temple. (Benoît XVI, Messe in Cena Domini, Homélie, Saint Jean-de-Latran, 5 avril 2007.)

Justin BAILLY

Etudiant en Master Histoire de l’art : Gestion et valorisation du patrimoine chrétien, à l’Institut Catholique de Paris

https://www.icp.fr/recherche/instituts-de-recherche/institut-des-sciences-bibliques-isb/histoire-de-lart-gestion-et-valorisation-du-patrimoine-chretien

La Crucifixion du retable d’Issenheim, peinte par Matthias Grünewald au début du XVIe siècle, est bien plus qu’une représentation de la mort du Christ : c’est une image qui parle aux corps autant qu’aux âmes. Commandée pour un hôpital de moines soignants, elle s’adressait à des malades en proie à des souffrances extrêmes, et cherchait à leur offrir non pas un spectacle édifiant, mais une véritable rencontre avec un Dieu qui souffre avec eux. Pour qui sait regarder, chaque détail de cette œuvre est une parole théologique, un écho des Écritures, une invitation à traverser la douleur avec espérance.

Le contexte

Nous sommes à l’époque du Saint-Empire romain germanique, sous le règne de l’Empereur Maximilien Ier. Les pratiques religieuses de l’époque développent une dévotion à la figure du Christ à travers les souffrances de sa passion. En ces temps, l’Église catholique, traversée par une volonté de réforme, verra en 1517 éclater l’intervention de Luther, entraînant plus tard l’institution ecclésiale vers un schisme et la question iconoclaste. Vers l’an 1300, l’ordre hospitalier des Antonins s’établit à Issenheim, village au nord de Colmar, afin de développer un lieu de vie religieuse comprenant un hôpital. En effet, au Moyen-Âge, la région est frappée par la maladie du mal-ardent, provoquant gangrènes, nécroses, convulsions et hallucinations chez les malades. En ce contexte, la réalisation du polyptyque d’Issenheim, destiné à surmonter le maître-autel de la chapelle des Antonins, est fondée en 1510, par une commande de Guy Guers, précepteur des Antonins d’Issenheim, adressée à Nicolas de Haguenau pour les sculptures, et à Matthias Grünewald pour les volets peints.

La Crucifixion, Retable d’Issenheim

Musée Unterlinden, Colmar, Jean-Pierre Dalbéra from Paris, France, CC BY 2.0 , via Wikimedia Commons

l’œuvre

Une crucifixion sur fond ténébreux en un milieu désertique, dont le supplice du Christ, suspendu à la croix, ordonne la composition. Le crucifié apparaît expirant, la tête baissée, coiffée d’une imposante couronne d’épines. Le corps est ponctué de lacérations et d’échardes de couleur verdâtre. Les mains et les pieds sanguinolents sont tordus par la souffrance ; la tension du corps donne à la croix une forme courbée en sa poutre horizontale. Au second plan, de part et d’autre de la croix, deux groupes de personnages structurent la scène. À gauche, Marie-Madeleine, avec sa vasque de parfum, est agenouillée et supplie, les mains jointes levées vers le Christ. Derrière elle, saint Jean l’évangéliste soutient la Vierge Marie qui s’effondre devant la scène. À droite, Jean le Baptiste indique par son index droit le Christ tout en le regardant, et tient en son autre main un livre ouvert. Un verset biblique en latin tiré de Jean 3, 30 est inscrit à côté des lèvres du personnage : Illum oportet crescere me autem minui, « il faut que je diminue pour qu’il croisse ». Au pied de Jean le Baptiste se tient debout un agneau crucifère dont le sang s’écoule en un calice.

A la lumière du récit évangélique

La scène développe une vision presque mystique des souffrances de Jésus-Christ en lien avec les récits de la passion au sein des évangiles. Nous nous attarderons spécifiquement sur le récit de Luc :

Lc 23,44-49: C’était déjà presque midi et il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures, le soleil ayant disparu. Alors le voile du sanctuaire se déchira par le milieu ; Jésus poussa un grand cri ; il dit : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit. » Et, sur ces mots, il expira. Voyant ce qui s’était passé, le centurion rendait gloire à Dieu en disant : « Sûrement, cet homme était juste. » Et tous les gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle, à la vue de ce qui s’était passé, s’en retournaient en se frappant la poitrine. Tous ses familiers se tenaient à distance, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée et qui regardaient.

La scène met en image le récit biblique de Luc. Là, le Christ apparaît malgré les ténèbres, dans un milieu désertique, comme lumière au sein du désespoir. Sa mort emprunte les traits du mal-ardent, et est signifiée comme salvatrice par les personnages à sa droite et le groupe de ceux qui l’accompagnent à sa gauche. Le récit biblique mis en image développe une théologie de la chair. Nous sommes interpellés afin de nous éloigner du mal et d’obtenir la guérison. La souffrance du Christ nous rejoint, sa douleur est la nôtre, ce qui permet d’accepter les épreuves comme moyen de rédemption vers la sanctification.

Jean le Baptiste, par sa gestuelle orientée vers Jésus, indique que l’Ancien Testament laisse place à l’accomplissement du Nouveau par le Messie. L’inscription latine « Il faut que celui-là croisse, et que moi, je diminue » (Jn 3, 30) peut être mise en parallèle avec Jean 1, 29 : « Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. » De ce fait, le témoignage de Jean le Baptiste est celui du précurseur. Il n’est pas le Messie, mais en prépare le chemin pour le peuple d’Israël, afin qu’ils soient tous baptisés dans l’Esprit Saint et dans le feu. Cette parole concernant l’agneau de Dieu met en avant la valeur baptismale. Jean baptisa avec de l’eau, qui annonça le baptême de sang du Christ. Ainsi, en portant sur lui-même les péchés, le Christ peut laver l’ensemble des pécheurs. Jean s’efface et accomplit ainsi l’ensemble de sa mission, ce qui le place comme le plus grand des prophètes (cf. Mt 11, 11), mais aussi comme ami de l’époux. Sa fonction reste déterminante : il témoigne de la lumière et vient pour « rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient » (Jn 1, 7).

L’agneau crucifère, lien direct avec la prédication johannique, nous renvoie aux paroles de l’apôtre Pierre :

1 P 1, 18-19 : Sachant que ce n’est point par des choses périssables, argent ou or, que vous avez été rachetés de la vaine manière de vivre héritée de vos pères, mais par le sang précieux, comme d’un agneau sans défaut et sans tache, celui du Christ.

Le Christ est cet agneau innocent dont le sang obtient le salut. L’image et la parole sur un retable servant à orner un autel où est célébrée la messe rappellent que dans l’Eucharistie, l’immolation pascale donne toujours la victoire sur la mort. Le livre de l’Apocalypse prolonge cette louange faite au sacrifice de l’Agneau:

Ap 5, 9-10 : Ils chantaient un cantique nouveau : Tu es digne de recevoir le livre et d’en rompre les sceaux, car tu as été immolé, et tu as racheté pour Dieu, par ton sang, des hommes de toute tribu, langue, peuple et nation. Tu en as fait, pour notre Dieu, un royaume et des prêtres, et ils régneront sur la terre.

C’est le sang des martyrs, le sang qui purifie, l’agneau victorieux, l’agneau époux qui se marie avec la Jérusalem Céleste afin de la rendre pure et immaculée : l’Église.

Ap 21, 23: La cité n’a besoin ni du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine, et son flambeau, c’est l’agneau.

En ce sens, Benoît XVI souligne avec force l’importance des paroles de Jn 1, 29 et 3, 30 :

Il était lui-même l’Agneau attendu, le véritable, comme l’avait annoncé Jean Baptiste au début du ministère public de Jésus : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ! » (Jn 1, 29). Et c’est lui-même qui est le véritable temple, le temple vivant, dans lequel Dieu habite et dans lequel nous pouvons rencontrer Dieu et l’adorer. Son sang, l’amour de Celui qui est en même temps Fils de Dieu et homme véritable, l’un de nous, ce sang peut sauver. Son amour, cet amour dans lequel Il se donne librement pour nous, est ce qui nous sauve. Le geste nostalgique, d’une certaine manière privé d’efficacité, qui était l’immolation de l’agneau innocent et immaculé, a trouvé une réponse dans Celui qui est devenu pour nous à la fois Agneau et Temple. (Benoît XVI, Messe in Cena Domini, Homélie, Saint Jean-de-Latran, 5 avril 2007.)

Justin BAILLY

Etudiant en Master Histoire de l’art : Gestion et valorisation du patrimoine chrétien, à l’Institut Catholique de Paris

https://www.icp.fr/recherche/instituts-de-recherche/institut-des-sciences-bibliques-isb/histoire-de-lart-gestion-et-valorisation-du-patrimoine-chretien