La synagogue Abbell, située au cœur du centre médical Hadassah à Ein Kerem, conserve l’un des ensembles les plus remarquables de l’œuvre monumentale de Marc Chagall : douze vitraux consacrés aux tribus d’Israël évoquées dans les bénédictions de Jacob (Gn 49) et de Moïse (Dt 33). Leur origine remonte à la fin des années 1950, lorsque Miriam Freund, présidente de l’organisation Hadassah, se rendit en France pour solliciter l’artiste. Chagall accepta immédiatement, voyant dans ce projet l’occasion longtemps attendue de mettre son art au service du peuple juif. Né en 1887 à Vitebsk dans un milieu hassidique, formé en France et profondément marqué par l’imaginaire biblique, il développa un langage artistique singulier, mêlant influences modernes et symbolisme scripturaire. Dans le contexte encore chargé de l’après-guerre et de la naissance récente de l’État d’Israël, il conçut ces verrières comme une œuvre de mémoire et d’espérance, destinée à offrir une lumière spirituelle aux générations nouvelles et à inscrire l’histoire d’Israël dans une vision artistique tournée vers l’avenir.
Ces douze tribus trouvent leur origine dans les douze fils de Jacob, également appelé Israël (Gn 29–30 ; 35,22-26), ancêtres éponymes des différentes composantes du peuple. Chacun de ces fils – Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Dan, Nephtali, Gad, Aser, Issacar, Zabulon, Joseph et Benjamin – est à l’origine d’un groupe tribal qui formera, dans la mémoire biblique, le socle historique et symbolique d’Israël. À travers eux se dessine une identité collective plurielle, faite de lignées distinctes mais unies par une même alliance. Les vitraux de Chagall reprennent cette tradition fondatrice en donnant à voir, sous forme visuelle, l’origine du peuple juif telle qu’elle est transmise par les récits bibliques.
Photo: Cécile Martin-Houlgatte
Le vitrail de Ruben évoque la bénédiction de Jacob : « Ruben, toi mon premier-né, ma force et les prémices de ma vigueur, supérieur en dignité, supérieur en puissance. Impétueux comme les eaux, tu ne seras plus supérieur » (Gn 49,3-4). Ruben était le fils aîné de Jacob et le premier-né de Léa (Gn 29,32 ; 35,23). On pourrait penser que l’aîné conduirait ses frères, mais les paroles de Jacob soulignent son instabilité. Cela se reflète dans les tons bleuâtres du vitrail, évoquant la couleur et le mouvement de l’eau. L’oiseau s’élevant vers le haut avec des serres d’aigle symbolise la force du premier-né. Chagall évoque également la création du monde, peut-être parce que Ruben fut le premier des fils qui deviendraient les tribus d’Israël (Gn 35,22-26) : oiseaux dans le ciel au sommet et poissons dans les eaux en bas. Ruben était aussi connu pour avoir trouvé des mandragores et les avoir apportées à sa mère Léa (Gn 30,14), cherchant à gagner la faveur de son père par amour et dévouement.
Le vitrail suivant représente Siméon. « Siméon et Lévi sont frères ; leurs épées sont des instruments de violence. Maudite soit leur colère si farouche et leur fureur si cruelle » (Gn 49,5-7). Jacob avait une fille, Dina (Gn 30,21 ; 34,1), enlevée et violée par Sichem, fils de Hamor (Gn 34,2). Bien qu’un accord ait été conclu par la suite entre la famille de Jacob et les habitants de la ville (Gn 34,8-24), Siméon et Lévi attaquèrent les hommes de Sichem affaiblis par la circoncision (Gn 34,25-29). Leur père condamna fortement cet acte (Gn 34,30 ; 49,5-7). Les tons bleu sombre du vitrail évoquent la colère de Jacob, tandis qu’un petit cercle rouge symbolise le sang versé et l’exclusion de Siméon du cercle familial plus large. Les images du soleil et de la lune expriment le cycle continu de la création. Siméon reçut peu d’héritage territorial en Israël, suggéré par un paysage urbain représentant les villes dispersées attribuées à sa descendance.
Le vitrail de Lévi rappelle la bénédiction : « Ils enseignent tes décisions à Jacob et ta loi à Israël » (Dt 33,10). Bien que Lévi ait participé à la violence de Sichem avec son frère Siméon (Gn 34,25-29 ; 49,5-7), ses descendants furent mis à part pour le service sacerdotal et ne reçurent pas de territoire lors de la conquête du pays. Ils furent chargés de la vie liturgique quotidienne du Temple : chants, sacrifices et entretien. Chagall, puisant dans sa connaissance approfondie de la tradition juive, intégra des symboles des pratiques ultérieures : chandeliers du sabbat, coupe de vin pour le Kiddoush, étoile de David et tables des Dix Commandements rappelant le Sinaï.
Le vitrail de Juda reflète les paroles : « Juda, tes frères te loueront… tu es un lionceau » (Gn 49,8-9). Juda était l’un des fils de Léa (Gn 29,35 ; 35,23) et son importance dans l’histoire de Jacob apparaît aussi dans l’épisode où il intervient auprès de ses frères au sujet de Joseph (Gn 37,26-27) puis lorsqu’il se porte garant de Benjamin devant son père (Gn 43,8-9) et plaide devant Joseph en Égypte (Gn 44,18-34). Comme les rois d’Israël devaient provenir de cette tribu, Chagall plaça une couronne au sommet du panneau ; la bénédiction de Jacob annonce en effet la prééminence de Juda (Gn 49,10-12). Le mot « judaïsme » lui-même dérive du nom de Juda. Des mains levées symbolisent la bénédiction royale et sacerdotale, leur forme stylisée respectant l’interdiction de représenter de manière réaliste la figure humaine dans un lieu sacré. Le fond rouge profond évoque l’abondance figurée dans la bénédiction de Jacob. Le lion, emblème de Juda et symbole de Jérusalem, apparaît de manière abstraite, ainsi que la ville elle-même, lieu du Temple passé et espéré. Ce vitrail est unique en ce qu’il porte la signature hébraïque de Chagall.
Les vitraux de Zabulon et d’Issacar sont présentés ensemble, reflétant leur étroite relation. « Zabulon habitera au bord de la mer… Issacar est un âne robuste couché entre les enclos » (Gn 49,13-15). Tous deux sont des fils de Léa : Issacar (Gn 30,17-18 ; 35,23) et Zabulon (Gn 30,19-20 ; 35,23). Leurs couleurs contrastées, rouge et vert, se complètent et symbolisent leur soutien mutuel. Zabulon était une tribu maritime de marchands et de pêcheurs près des côtes phéniciennes. La représentation du voilier crée une illusion de profondeur remarquable. Issacar, paisible et agricole, se consacrait à l’étude et à la prière pour son frère, qui en retour le soutenait matériellement et militairement. Des mains en prière et la tête d’un âne soulignent cette vocation. Lors de la guerre des Six Jours en 1967, plusieurs vitraux furent endommagés. Chagall, déjà très âgé, insista pour les restaurer lui-même, intégrant un fragment original comme symbole de destruction et de persévérance.
Le vitrail de Dan évoque la bénédiction : « Dan jugera son peuple… il sera un serpent sur le chemin » (Gn 49,16-17). Dan était le fils de Bilha, la servante de Rachel (Gn 30,5-6 ; 35,25). Son nom est expliqué dans le récit de sa naissance par le verbe « juger » : Rachel dit alors : « Dieu m’a rendu justice » (Gn 30,6). Un serpent enroulé autour d’un chandelier rappelle justice et guérison. Un animal tenant une épée fait référence au jugement de Salomon. Chagall ajouta aussi le souvenir personnel d’une maison enneigée, évoquant son enfance en Biélorussie et la situation septentrionale de la tribu.
Le vitrail de Gad représente la tribu guerrière : « Gad sera attaqué par des bandes, mais il les attaquera à son tour » (Gn 49,19). Gad était le fils de Zilpa, la servante de Léa (Gn 30,9-11 ; 35,26). Les formes chaotiques et les couleurs violentes expriment la confusion de la guerre. Malgré les victoires, la tribu subit de lourdes pertes. Des cercles lumineux et des gouttes de sang évoquent à la fois la grandeur divine et le cycle de la vie, tandis qu’une plante fanée symbolise la survie après les conflits.
En contraste, le vitrail d’Asher évoque paix et abondance : « Asher aura une nourriture riche et fournira des mets dignes d’un roi » (Gn 49,20 ; cf. Dt 33,24-25). Asher était, lui aussi, fils de Zilpa (Gn 30,12-13 ; 35,26). Installée en Galilée, la tribu prospéra grâce à l’agriculture et surtout à l’huile d’olive. Chagall relie cette huile à la menorah du Temple et au miracle de Hanoucca. Un oiseau couronné exprime splendeur et prospérité, tandis qu’une colombe tenant un rameau d’olivier symbolise paix et fécondité.
Nephtali est décrit comme « une biche en liberté » (Gn 49,21 ; cf. Dt 33,23). Nephtali était le second fils de Bilha, servante de Rachel (Gn 30,7-8 ; 35,25). Connu pour sa rapidité et sa liberté, il est représenté par des images animales dynamiques et un grand oiseau symbolisant endurance et louange. La tradition mentionnée dans ce texte, selon laquelle Nephtali aurait porté à Jacob la nouvelle que Joseph était vivant, n’est pas racontée explicitement dans la Genèse ; dans le récit biblique, c’est la famille de Joseph venue d’Égypte qui annonce à Jacob : « Joseph est encore vivant » (Gn 45,25-28).
Le vitrail de Joseph occupe une place centrale. « Joseph est un plant fertile près d’une source… béni par le Tout-Puissant » (Gn 49,22-26). Joseph était le onzième fils de Jacob et le premier fils de Rachel (Gn 30,22-24; 35,24). Favori de son père Jacob, qui lui donna une tunique particulière (Gn 37,3), il suscita la jalousie de ses frères (Gn 37,4 ; 37,11). Ceux-ci le jetèrent d’abord dans une citerne (Gn 37,24), puis le vendirent à des marchands ismaélites se rendant en Égypte (Gn 37,25-28). Ils prirent sa tunique, la trempèrent dans le sang d’un bouc et la présentèrent à leur père (Gn 37,31-33). En Égypte, Joseph connut l’esclavage, puis la prison (Gn 39,1-20), avant de se faire remarquer par son aptitude à interpréter les songes (Gn 40,1-23 ; 41,1-36). Il expliqua à Pharaon les songes des sept vaches grasses et des sept vaches maigres, ainsi que des épis pleins et des épis desséchés, annonçant sept années d’abondance suivies de sept années de famine (Gn 41,17-32). Grâce à cette interprétation, il fut élevé à une haute charge en Égypte (Gn 41,37-44) et put organiser les réserves de nourriture (Gn 41,46-49). Lors de la famine, les frères de Joseph vinrent en Égypte pour acheter du blé (Gn 42,1-5) et Joseph finit par se faire reconnaître d’eux (Gn 45,1-4). La première question qu’il pose concerne son père : « Mon père vit-il encore ? » (Gn 45,3). La nouvelle est ensuite rapportée à Jacob, qui apprend que Joseph est vivant et gouverne l’Égypte (Gn 45,25-28). Des vaches et des gerbes évoquent cet épisode. Un oiseau couronné violet symbolise la dignité royale. Un arbre rouge se divisant en deux représente ses fils Éphraïm et Manassé, nés en Égypte (Gn 41,50-52 ; 48,1-20). Dans la bénédiction du sabbat, les garçons sont appelés à leur ressembler, fidèles malgré l’exil. Des mains ensanglantées tenant un shofar rappellent la Shoah et la souffrance de la guerre, tandis que l’instrument symbolise à la fois alerte et espérance.
Enfin, le vitrail de Benjamin le montre sous les traits d’un loup, conformément à la bénédiction : « Benjamin est un loup qui déchire » (Gn 49,27). Benjamin était le second fils de Rachel et le dernier-né de Jacob (Gn 35,16-18 ; 35,24). Rachel mourut en lui donnant naissance sur le chemin d’Éphrata, c’est-à-dire Bethléem (Gn 35,16-20), et Jacob protégea particulièrement ce dernier fils ; il refuse d’abord de le laisser partir avec ses frères en Égypte (Gn 42,36-38) avant d’y consentir sous la garantie de Juda (Gn 43,8-14). Des formes semblables à des boucliers symbolisent la protection fraternelle. Rachel, mère en pleurs jusqu’à la restauration de ses enfants, est associée à son tombeau, lieu de pèlerinage et de prière. Au-dessus du loup, Jérusalem brille d’une lumière dorée, exprimant l’espérance de Chagall d’une ville ouverte à tous et d’un peuple vivant librement et paisiblement sur sa terre.
Ces vitraux constituent un symbole d’espérance dont la portée dépasse les appartenances religieuses. Marc Chagall y apparaît à la fois comme un grand artiste et comme un interprète sensible des traditions bibliques qui ont marqué l’histoire de nombreuses cultures. Par leur lumière et leur force symbolique, ces œuvres invitent à une méditation universelle sur la mémoire, la souffrance et l’espérance. Rien ne remplace toutefois leur contemplation directe, qui continue d’attirer à Jérusalem des visiteurs venus du monde entier.
La synagogue Abbell, située au cœur du centre médical Hadassah à Ein Kerem, conserve l’un des ensembles les plus remarquables de l’œuvre monumentale de Marc Chagall : douze vitraux consacrés aux tribus d’Israël évoquées dans les bénédictions de Jacob (Gn 49) et de Moïse (Dt 33). Leur origine remonte à la fin des années 1950, lorsque Miriam Freund, présidente de l’organisation Hadassah, se rendit en France pour solliciter l’artiste. Chagall accepta immédiatement, voyant dans ce projet l’occasion longtemps attendue de mettre son art au service du peuple juif. Né en 1887 à Vitebsk dans un milieu hassidique, formé en France et profondément marqué par l’imaginaire biblique, il développa un langage artistique singulier, mêlant influences modernes et symbolisme scripturaire. Dans le contexte encore chargé de l’après-guerre et de la naissance récente de l’État d’Israël, il conçut ces verrières comme une œuvre de mémoire et d’espérance, destinée à offrir une lumière spirituelle aux générations nouvelles et à inscrire l’histoire d’Israël dans une vision artistique tournée vers l’avenir.
Ces douze tribus trouvent leur origine dans les douze fils de Jacob, également appelé Israël (Gn 29–30 ; 35,22-26), ancêtres éponymes des différentes composantes du peuple. Chacun de ces fils – Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Dan, Nephtali, Gad, Aser, Issacar, Zabulon, Joseph et Benjamin – est à l’origine d’un groupe tribal qui formera, dans la mémoire biblique, le socle historique et symbolique d’Israël. À travers eux se dessine une identité collective plurielle, faite de lignées distinctes mais unies par une même alliance. Les vitraux de Chagall reprennent cette tradition fondatrice en donnant à voir, sous forme visuelle, l’origine du peuple juif telle qu’elle est transmise par les récits bibliques.
Photo: Cécile Martin-Houlgatte
Le vitrail de Ruben évoque la bénédiction de Jacob : « Ruben, toi mon premier-né, ma force et les prémices de ma vigueur, supérieur en dignité, supérieur en puissance. Impétueux comme les eaux, tu ne seras plus supérieur » (Gn 49,3-4). Ruben était le fils aîné de Jacob et le premier-né de Léa (Gn 29,32 ; 35,23). On pourrait penser que l’aîné conduirait ses frères, mais les paroles de Jacob soulignent son instabilité. Cela se reflète dans les tons bleuâtres du vitrail, évoquant la couleur et le mouvement de l’eau. L’oiseau s’élevant vers le haut avec des serres d’aigle symbolise la force du premier-né. Chagall évoque également la création du monde, peut-être parce que Ruben fut le premier des fils qui deviendraient les tribus d’Israël (Gn 35,22-26) : oiseaux dans le ciel au sommet et poissons dans les eaux en bas. Ruben était aussi connu pour avoir trouvé des mandragores et les avoir apportées à sa mère Léa (Gn 30,14), cherchant à gagner la faveur de son père par amour et dévouement.
Le vitrail suivant représente Siméon. « Siméon et Lévi sont frères ; leurs épées sont des instruments de violence. Maudite soit leur colère si farouche et leur fureur si cruelle » (Gn 49,5-7). Jacob avait une fille, Dina (Gn 30,21 ; 34,1), enlevée et violée par Sichem, fils de Hamor (Gn 34,2). Bien qu’un accord ait été conclu par la suite entre la famille de Jacob et les habitants de la ville (Gn 34,8-24), Siméon et Lévi attaquèrent les hommes de Sichem affaiblis par la circoncision (Gn 34,25-29). Leur père condamna fortement cet acte (Gn 34,30 ; 49,5-7). Les tons bleu sombre du vitrail évoquent la colère de Jacob, tandis qu’un petit cercle rouge symbolise le sang versé et l’exclusion de Siméon du cercle familial plus large. Les images du soleil et de la lune expriment le cycle continu de la création. Siméon reçut peu d’héritage territorial en Israël, suggéré par un paysage urbain représentant les villes dispersées attribuées à sa descendance.
Le vitrail de Lévi rappelle la bénédiction : « Ils enseignent tes décisions à Jacob et ta loi à Israël » (Dt 33,10). Bien que Lévi ait participé à la violence de Sichem avec son frère Siméon (Gn 34,25-29 ; 49,5-7), ses descendants furent mis à part pour le service sacerdotal et ne reçurent pas de territoire lors de la conquête du pays. Ils furent chargés de la vie liturgique quotidienne du Temple : chants, sacrifices et entretien. Chagall, puisant dans sa connaissance approfondie de la tradition juive, intégra des symboles des pratiques ultérieures : chandeliers du sabbat, coupe de vin pour le Kiddoush, étoile de David et tables des Dix Commandements rappelant le Sinaï.
Le vitrail de Juda reflète les paroles : « Juda, tes frères te loueront… tu es un lionceau » (Gn 49,8-9). Juda était l’un des fils de Léa (Gn 29,35 ; 35,23) et son importance dans l’histoire de Jacob apparaît aussi dans l’épisode où il intervient auprès de ses frères au sujet de Joseph (Gn 37,26-27) puis lorsqu’il se porte garant de Benjamin devant son père (Gn 43,8-9) et plaide devant Joseph en Égypte (Gn 44,18-34). Comme les rois d’Israël devaient provenir de cette tribu, Chagall plaça une couronne au sommet du panneau ; la bénédiction de Jacob annonce en effet la prééminence de Juda (Gn 49,10-12). Le mot « judaïsme » lui-même dérive du nom de Juda. Des mains levées symbolisent la bénédiction royale et sacerdotale, leur forme stylisée respectant l’interdiction de représenter de manière réaliste la figure humaine dans un lieu sacré. Le fond rouge profond évoque l’abondance figurée dans la bénédiction de Jacob. Le lion, emblème de Juda et symbole de Jérusalem, apparaît de manière abstraite, ainsi que la ville elle-même, lieu du Temple passé et espéré. Ce vitrail est unique en ce qu’il porte la signature hébraïque de Chagall.
Les vitraux de Zabulon et d’Issacar sont présentés ensemble, reflétant leur étroite relation. « Zabulon habitera au bord de la mer… Issacar est un âne robuste couché entre les enclos » (Gn 49,13-15). Tous deux sont des fils de Léa : Issacar (Gn 30,17-18 ; 35,23) et Zabulon (Gn 30,19-20 ; 35,23). Leurs couleurs contrastées, rouge et vert, se complètent et symbolisent leur soutien mutuel. Zabulon était une tribu maritime de marchands et de pêcheurs près des côtes phéniciennes. La représentation du voilier crée une illusion de profondeur remarquable. Issacar, paisible et agricole, se consacrait à l’étude et à la prière pour son frère, qui en retour le soutenait matériellement et militairement. Des mains en prière et la tête d’un âne soulignent cette vocation. Lors de la guerre des Six Jours en 1967, plusieurs vitraux furent endommagés. Chagall, déjà très âgé, insista pour les restaurer lui-même, intégrant un fragment original comme symbole de destruction et de persévérance.
Le vitrail de Dan évoque la bénédiction : « Dan jugera son peuple… il sera un serpent sur le chemin » (Gn 49,16-17). Dan était le fils de Bilha, la servante de Rachel (Gn 30,5-6 ; 35,25). Son nom est expliqué dans le récit de sa naissance par le verbe « juger » : Rachel dit alors : « Dieu m’a rendu justice » (Gn 30,6). Un serpent enroulé autour d’un chandelier rappelle justice et guérison. Un animal tenant une épée fait référence au jugement de Salomon. Chagall ajouta aussi le souvenir personnel d’une maison enneigée, évoquant son enfance en Biélorussie et la situation septentrionale de la tribu.
Le vitrail de Gad représente la tribu guerrière : « Gad sera attaqué par des bandes, mais il les attaquera à son tour » (Gn 49,19). Gad était le fils de Zilpa, la servante de Léa (Gn 30,9-11 ; 35,26). Les formes chaotiques et les couleurs violentes expriment la confusion de la guerre. Malgré les victoires, la tribu subit de lourdes pertes. Des cercles lumineux et des gouttes de sang évoquent à la fois la grandeur divine et le cycle de la vie, tandis qu’une plante fanée symbolise la survie après les conflits.
En contraste, le vitrail d’Asher évoque paix et abondance : « Asher aura une nourriture riche et fournira des mets dignes d’un roi » (Gn 49,20 ; cf. Dt 33,24-25). Asher était, lui aussi, fils de Zilpa (Gn 30,12-13 ; 35,26). Installée en Galilée, la tribu prospéra grâce à l’agriculture et surtout à l’huile d’olive. Chagall relie cette huile à la menorah du Temple et au miracle de Hanoucca. Un oiseau couronné exprime splendeur et prospérité, tandis qu’une colombe tenant un rameau d’olivier symbolise paix et fécondité.
Nephtali est décrit comme « une biche en liberté » (Gn 49,21 ; cf. Dt 33,23). Nephtali était le second fils de Bilha, servante de Rachel (Gn 30,7-8 ; 35,25). Connu pour sa rapidité et sa liberté, il est représenté par des images animales dynamiques et un grand oiseau symbolisant endurance et louange. La tradition mentionnée dans ce texte, selon laquelle Nephtali aurait porté à Jacob la nouvelle que Joseph était vivant, n’est pas racontée explicitement dans la Genèse ; dans le récit biblique, c’est la famille de Joseph venue d’Égypte qui annonce à Jacob : « Joseph est encore vivant » (Gn 45,25-28).
Le vitrail de Joseph occupe une place centrale. « Joseph est un plant fertile près d’une source… béni par le Tout-Puissant » (Gn 49,22-26). Joseph était le onzième fils de Jacob et le premier fils de Rachel (Gn 30,22-24; 35,24). Favori de son père Jacob, qui lui donna une tunique particulière (Gn 37,3), il suscita la jalousie de ses frères (Gn 37,4 ; 37,11). Ceux-ci le jetèrent d’abord dans une citerne (Gn 37,24), puis le vendirent à des marchands ismaélites se rendant en Égypte (Gn 37,25-28). Ils prirent sa tunique, la trempèrent dans le sang d’un bouc et la présentèrent à leur père (Gn 37,31-33). En Égypte, Joseph connut l’esclavage, puis la prison (Gn 39,1-20), avant de se faire remarquer par son aptitude à interpréter les songes (Gn 40,1-23 ; 41,1-36). Il expliqua à Pharaon les songes des sept vaches grasses et des sept vaches maigres, ainsi que des épis pleins et des épis desséchés, annonçant sept années d’abondance suivies de sept années de famine (Gn 41,17-32). Grâce à cette interprétation, il fut élevé à une haute charge en Égypte (Gn 41,37-44) et put organiser les réserves de nourriture (Gn 41,46-49). Lors de la famine, les frères de Joseph vinrent en Égypte pour acheter du blé (Gn 42,1-5) et Joseph finit par se faire reconnaître d’eux (Gn 45,1-4). La première question qu’il pose concerne son père : « Mon père vit-il encore ? » (Gn 45,3). La nouvelle est ensuite rapportée à Jacob, qui apprend que Joseph est vivant et gouverne l’Égypte (Gn 45,25-28). Des vaches et des gerbes évoquent cet épisode. Un oiseau couronné violet symbolise la dignité royale. Un arbre rouge se divisant en deux représente ses fils Éphraïm et Manassé, nés en Égypte (Gn 41,50-52 ; 48,1-20). Dans la bénédiction du sabbat, les garçons sont appelés à leur ressembler, fidèles malgré l’exil. Des mains ensanglantées tenant un shofar rappellent la Shoah et la souffrance de la guerre, tandis que l’instrument symbolise à la fois alerte et espérance.
Enfin, le vitrail de Benjamin le montre sous les traits d’un loup, conformément à la bénédiction : « Benjamin est un loup qui déchire » (Gn 49,27). Benjamin était le second fils de Rachel et le dernier-né de Jacob (Gn 35,16-18 ; 35,24). Rachel mourut en lui donnant naissance sur le chemin d’Éphrata, c’est-à-dire Bethléem (Gn 35,16-20), et Jacob protégea particulièrement ce dernier fils ; il refuse d’abord de le laisser partir avec ses frères en Égypte (Gn 42,36-38) avant d’y consentir sous la garantie de Juda (Gn 43,8-14). Des formes semblables à des boucliers symbolisent la protection fraternelle. Rachel, mère en pleurs jusqu’à la restauration de ses enfants, est associée à son tombeau, lieu de pèlerinage et de prière. Au-dessus du loup, Jérusalem brille d’une lumière dorée, exprimant l’espérance de Chagall d’une ville ouverte à tous et d’un peuple vivant librement et paisiblement sur sa terre.
Ces vitraux constituent un symbole d’espérance dont la portée dépasse les appartenances religieuses. Marc Chagall y apparaît à la fois comme un grand artiste et comme un interprète sensible des traditions bibliques qui ont marqué l’histoire de nombreuses cultures. Par leur lumière et leur force symbolique, ces œuvres invitent à une méditation universelle sur la mémoire, la souffrance et l’espérance. Rien ne remplace toutefois leur contemplation directe, qui continue d’attirer à Jérusalem des visiteurs venus du monde entier.

