Mystérieux mont du désert, le Sinaï occupe une place unique dans la Bible. C’est là que Moïse rencontre Dieu dans l’épisode du buisson ardent (Ex 3,2), et c’est là aussi que Dieu se révèle en donnant la Loi à Israël (Ex 19–20). Ce lieu est donc à la fois espace de rencontre et de révélation. Mais que signifie réellement son nom ? D’où vient-il ?
Dans la tradition chrétienne, ce mont a été localisé très tôt dans la péninsule qui porte aujourd’hui son nom, entre l’Égypte et l’Arabie. Cette identification s’appuie notamment sur le témoignage d’Égérie, une pèlerine du IVᵉ siècle dont le journal de voyage décrit les lieux saints visités en Orient. Son récit a contribué à fixer durablement la mémoire du Sinaï dans cette région qu’elle a visité.
Photo: E. Pastore
Photo: E. Pastore
Depuis longtemps, les chercheurs ont proposé de nombreuses explications pour comprendre l’origine de ce nom. Certains ont rapproché « Sinaï » de mots proches dans différentes langues anciennes : le syriaque sînā signifie « lune », l’araméen seyān ou le syriaque seyānā signifie « boue, limon », ou encore l’hébreu seneh désigne un « buisson épineux ». D’autres ont exploré des racines arabes comme sanā qui veut dire « briller », « rayonner », sanāʾ « éclat, lumière », sanīy « élevé, majestueux » ou sīnā « pierre ».
Parmi toutes ces pistes, celle du « buisson » attire particulièrement l’attention. Le mot hébreu seneh (סְנֶה) apparaît précisément dans le récit du buisson ardent (Exode 3). Le lien semble presque évident : le Sinaï serait-il la « montagne du buisson » ? Pourtant, cette hypothèse pose plusieurs difficultés. D’une part, le terme seneh lui-même reste imprécis : il désigne probablement un arbuste épineux du désert, sans que l’on puisse en identifier l’espèce avec certitude. D’autre part, même si le mot existe, comment expliquer son passage à la forme « Sinaï » ?
Toutes ces explications sont séduisantes, mais reposent essentiellement sur des ressemblances de sons. Or une simple proximité phonétique ne suffit pas à établir une étymologie solide. L’origine précise du nom reste donc enveloppée de mystère.
Photo: E. Pastore
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Cependant, les traditions juives, chrétiennes et musulmanes ne se sont pas arrêtées à cette difficulté linguistique. C’est le sens renvoyant au « buisson » qui s’est imposé à partir de la ressemblance avec le mot hébreu seneh (סְנֶה), utilisé en Ex 3,2.
Cette interprétation apparaît dans un texte rabbinique ancien, la Mekhilta de Rabbi Ishmael, qui rassemble des traditions remontant aux Ier–IIe siècles ap. J.-C. Dans le traité Yitro (sur Ex 19,1), un enseignement attribué à Rabbi Eleazar of Modi’im explique que la montagne portait d’abord le nom d’Horeb, puis qu’elle fut appelée Sinaï après la révélation de Dieu dans le seneh, le buisson ardent : « Au début elle s’appelait Horeb ; mais après que le Saint, béni soit-il, s’y révéla dans le buisson (seneh), elle fut appelée Sinaï. »
Saint Jérôme (v. 347–420) reprend et transmet dans la tradition chrétienne latine cette étymologie déjà présente dans le judaïsme ancien, contribuant ainsi à sa diffusion et à sa permanence dans les milieux chrétiens jusqu’au XVIIIᵉ siècle.
Les sources arabes médiévales vont dans ce même sens. En effet, les différentes formes du nom Sinaï attestées dans le Coran (comme Saināʾ ou Sīnīn) montrent une certaine variation, mais elles ne contredisent pas cette interprétation. Le géographe arabe Yāqūt (1179–1229) indique que le nom Sinā serait lié à la végétation et d’origine araméenne. Dans cette perspective, on peut rapprocher « Sinaï » de termes araméens désignant des buissons ou des arbustes épineux : le nom désignerait alors bien une « montagne des buissons » ou une « montagne du buisson épineux ».
Photo: E. Pastore
Photo: E. Pastore
Fait intéressant, cette interprétation a même reçu, au fil du temps, une forme de confirmation matérielle. Dans la région du Sinaï, on trouve des formations minérales appelées « dendrites ». Il ne s’agit pas de végétaux fossilisés, mais de dépôts de minéraux (souvent des oxydes de manganèse ou de fer) qui se diffusent dans les fissures de la roche calcaire. En se développant, ces dépôts dessinent des motifs ramifiés, semblables à des branches, des racines ou des buissons. Ce phénomène purement géologique produit ainsi des images naturelles qui évoquent de manière frappante une végétation stylisée.
Les moines du Sinaï montraient ces pierres aux pèlerins comme des représentations du buisson ardent. Les pèlerins repartaient chez eux en emportant ces pierres. Le lien entre la montagne, les buissons et la manifestation divine se trouvait ainsi matérialisé dans la pierre elle-même.
Déjà mentionnées par le savant musulman al-Ṭabarī (839–923), puis par le géographe arabe médiéval Yāqūt (1179–1229), ces pierres n’ont été explicitement interprétées comme image du buisson qu’à partir du XIVᵉ siècle, notamment chez le philosophe juif Moïse Narboni (v. 1300–1362).
Au terme de cette enquête, une conclusion s’impose : même si l’étymologie du mot « Sinaï » demeure incertaine la tradition postérieure a systématiquement interprété ce nom comme celui d’une montagne caractérisée par la présence de buissons.
Mystérieux mont du désert, le Sinaï occupe une place unique dans la Bible. C’est là que Moïse rencontre Dieu dans l’épisode du buisson ardent (Ex 3,2), et c’est là aussi que Dieu se révèle en donnant la Loi à Israël (Ex 19–20). Ce lieu est donc à la fois espace de rencontre et de révélation. Mais que signifie réellement son nom ? D’où vient-il ?
Dans la tradition chrétienne, ce mont a été localisé très tôt dans la péninsule qui porte aujourd’hui son nom, entre l’Égypte et l’Arabie. Cette identification s’appuie notamment sur le témoignage d’Égérie, une pèlerine du IVᵉ siècle dont le journal de voyage décrit les lieux saints visités en Orient. Son récit a contribué à fixer durablement la mémoire du Sinaï dans cette région qu’elle a visité.
Photo: E. Pastore
Photo: E. Pastore
Depuis longtemps, les chercheurs ont proposé de nombreuses explications pour comprendre l’origine de ce nom. Certains ont rapproché « Sinaï » de mots proches dans différentes langues anciennes : le syriaque sînā signifie « lune », l’araméen seyān ou le syriaque seyānā signifie « boue, limon », ou encore l’hébreu seneh désigne un « buisson épineux ». D’autres ont exploré des racines arabes comme sanā qui veut dire « briller », « rayonner », sanāʾ « éclat, lumière », sanīy « élevé, majestueux » ou sīnā « pierre ».
Parmi toutes ces pistes, celle du « buisson » attire particulièrement l’attention. Le mot hébreu seneh (סְנֶה) apparaît précisément dans le récit du buisson ardent (Exode 3). Le lien semble presque évident : le Sinaï serait-il la « montagne du buisson » ? Pourtant, cette hypothèse pose plusieurs difficultés. D’une part, le terme seneh lui-même reste imprécis : il désigne probablement un arbuste épineux du désert, sans que l’on puisse en identifier l’espèce avec certitude. D’autre part, même si le mot existe, comment expliquer son passage à la forme « Sinaï » ?
Toutes ces explications sont séduisantes, mais reposent essentiellement sur des ressemblances de sons. Or une simple proximité phonétique ne suffit pas à établir une étymologie solide. L’origine précise du nom reste donc enveloppée de mystère.
Photo: E. Pastore
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Cependant, les traditions juives, chrétiennes et musulmanes ne se sont pas arrêtées à cette difficulté linguistique. C’est le sens renvoyant au « buisson » qui s’est imposé à partir de la ressemblance avec le mot hébreu seneh (סְנֶה), utilisé en Ex 3,2.
Cette interprétation apparaît dans un texte rabbinique ancien, la Mekhilta de Rabbi Ishmael, qui rassemble des traditions remontant aux Ier–IIe siècles ap. J.-C. Dans le traité Yitro (sur Ex 19,1), un enseignement attribué à Rabbi Eleazar of Modi’im explique que la montagne portait d’abord le nom d’Horeb, puis qu’elle fut appelée Sinaï après la révélation de Dieu dans le seneh, le buisson ardent : « Au début elle s’appelait Horeb ; mais après que le Saint, béni soit-il, s’y révéla dans le buisson (seneh), elle fut appelée Sinaï. »
Saint Jérôme (v. 347–420) reprend et transmet dans la tradition chrétienne latine cette étymologie déjà présente dans le judaïsme ancien, contribuant ainsi à sa diffusion et à sa permanence dans les milieux chrétiens jusqu’au XVIIIᵉ siècle.
Les sources arabes médiévales vont dans ce même sens. En effet, les différentes formes du nom Sinaï attestées dans le Coran (comme Saināʾ ou Sīnīn) montrent une certaine variation, mais elles ne contredisent pas cette interprétation. Le géographe arabe Yāqūt (1179–1229) indique que le nom Sinā serait lié à la végétation et d’origine araméenne. Dans cette perspective, on peut rapprocher « Sinaï » de termes araméens désignant des buissons ou des arbustes épineux : le nom désignerait alors bien une « montagne des buissons » ou une « montagne du buisson épineux ».
Photo: E. Pastore
Photo: E. Pastore
Fait intéressant, cette interprétation a même reçu, au fil du temps, une forme de confirmation matérielle. Dans la région du Sinaï, on trouve des formations minérales appelées « dendrites ». Il ne s’agit pas de végétaux fossilisés, mais de dépôts de minéraux (souvent des oxydes de manganèse ou de fer) qui se diffusent dans les fissures de la roche calcaire. En se développant, ces dépôts dessinent des motifs ramifiés, semblables à des branches, des racines ou des buissons. Ce phénomène purement géologique produit ainsi des images naturelles qui évoquent de manière frappante une végétation stylisée.
Les moines du Sinaï montraient ces pierres aux pèlerins comme des représentations du buisson ardent. Les pèlerins repartaient chez eux en emportant ces pierres. Le lien entre la montagne, les buissons et la manifestation divine se trouvait ainsi matérialisé dans la pierre elle-même.
Déjà mentionnées par le savant musulman al-Ṭabarī (839–923), puis par le géographe arabe médiéval Yāqūt (1179–1229), ces pierres n’ont été explicitement interprétées comme image du buisson qu’à partir du XIVᵉ siècle, notamment chez le philosophe juif Moïse Narboni (v. 1300–1362).
Au terme de cette enquête, une conclusion s’impose : même si l’étymologie du mot « Sinaï » demeure incertaine la tradition postérieure a systématiquement interprété ce nom comme celui d’une montagne caractérisée par la présence de buissons.

