Que devient un texte biblique lorsqu’il passe des mots à l’image ? Cette enluminure du XIIIᵉ siècle, conservée dans un missel de l’abbaye Saint-Nicaise de Reims, représente le Christ en majesté entouré des quatre figures du Tétramorphe. Elle puise dans les visions d’Ézéchiel et de l’Apocalypse, mais ne se contente pas de les reproduire. Couleurs, gestes, objets et organisation de l’espace témoignent d’un véritable travail d’interprétation. En confrontant minutieusement l’image aux textes bibliques, Tiphaine Le Faou montre comment l’enlumineur transforme une vision prophétique énigmatique en une affirmation visuelle de la foi chrétienne.

L’œuvre étudiée est une initiale historiée, au folio 59 d’un missel à l’usage de l’abbaye Saint-Nicaise de Reims. Datant du dernier tiers du XIIIᵉ siècle, le manuscrit est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque municipale de Reims. L’enluminure représente un Christ en majesté entouré du Tétramorphe. Elle s’inscrit dans une tradition iconographique qui s’appuie principalement sur deux sources scripturaires : la vision de la gloire de Yhwh dans le livre d’Ézéchiel, au chapitre 1, et la vision céleste de l’Apocalypse de Jean, aux chapitres 4 et 5.

Comment l’artiste du XIIIᵉ siècle a-t-il interprété ces textes prophétiques et apocalyptiques ? S’est-il contenté de les illustrer ou propose-t-il une relecture théologique intégrant les développements ultérieurs de la tradition chrétienne ? Nous observerons d’abord la manière dont l’œuvre reprend les éléments bibliques, avant d’étudier les libertés interprétatives prises par l’enlumineur.

christ en gloire
Le Christ en majesté entouré du Tétramorphe

Enluminure tirée du missel médiéval du 13e siècle provenant de l'abbaye Saint-Nicaise. Ville de Reims, bibliothèque municipale, MS 230

Une image nourrie des visions d’Ézéchiel et de l’Apocalypse

L’artiste reprend plusieurs éléments essentiels des visions d’Ézéchiel et de Jean, notamment à travers la symbolique des couleurs et l’organisation de l’espace.

Au début de la vision rapportée en Apocalypse 4, Jean est saisi par l’Esprit et contemple une porte ouverte dans le ciel. L’artiste traduit ce cadre céleste par un fond bleu tapissé de motifs blancs qui peuvent évoquer le ciel étoilé. Des festons blancs bordent également l’initiale et suggèrent la présence d’une nuée.

Ézéchiel décrit quant à lui « une forme de trône, comme une pierre de saphir » (Ez 1,26). L’enluminure reprend cette image en donnant au trône une dominante bleue. Le texte biblique mentionne aussi l’apparence du vermeil et du feu autour de celui qui siège :

« Je vis comme l’éclat du vermeil, comme l’aspect d’un feu qui formait une enveloppe tout autour. » (Ez 1,27)

L’artiste rend compte de cette luminosité par les parties orangées du trône et par le fond doré de la mandorle. L’emploi de l’or est certes fréquent dans l’enluminure médiévale, en raison de la technique employée et de sa valeur symbolique. Il contribue néanmoins ici à manifester la gloire divine qui entoure le personnage central.

Dans l’Apocalypse, celui qui siège sur le trône présente « l’aspect d’une pierre de jaspe et de cornaline » (Ap 4,3). La cornaline étant une pierre rouge, l’enlumineur pourrait avoir traduit cette indication par le manteau rouge du Christ. Ce choix possède également une cohérence théologique : le rouge, associé à la Passion et au martyre, rappelle le sang versé par le Christ et son sacrifice pour l’humanité.

Jean voit encore autour du trône « un arc-en-ciel qui avait l’aspect de l’émeraude » (Ap 4,3). L’artiste semble interpréter cet élément sous la forme d’une mandorle quadrilobée verte qui entoure le Christ. L’arc-en-ciel biblique n’est donc pas reproduit littéralement, mais sa couleur et sa fonction d’encadrement sont conservées.

L’image manifeste ainsi une réelle proximité avec les visions bibliques. Elle ne les reproduit cependant pas dans tous leurs détails. L’enlumineur sélectionne certains éléments et les adapte à la forme restreinte de l’initiale historiée.

Les quatre Vivants devenus symboles des évangélistes

L’artiste simplifie et réinterprète les quatre Vivants décrits par Ézéchiel et par Jean. Dans le livre d’Ézéchiel, chacun des quatre êtres possède quatre faces : une face d’homme, une face de lion, une face de taureau et une face d’aigle. L’Apocalypse distingue davantage les figures :

« Le premier Vivant est comme un lion ; le deuxième Vivant est comme un jeune taureau ; le troisième Vivant a comme un visage d’homme ; le quatrième Vivant est comme un aigle en plein vol. » (Ap 4,7)

L’enlumineur suit cette distinction : il représente séparément le lion, le taureau, l’homme et l’aigle. Il s’éloigne toutefois de la description de Jean, puisque les quatre Vivants de l’Apocalypse possèdent chacun six ailes et sont couverts d’yeux. Dans l’initiale, ils ne portent qu’une paire d’ailes et leurs corps ne sont pas parsemés d’yeux.

Un autre changement est particulièrement significatif. Dans l’Apocalypse, celui qui siège sur le trône tient dans sa main droite un livre fermé par sept sceaux. L’Agneau s’avance ensuite pour recevoir le livre et en ouvrir les sceaux. Dans l’enluminure, l’Agneau n’est pas représenté et le livre se trouve multiplié : chacun des quatre Vivants tient un rouleau.

Cette liberté interprétative révèle que les Vivants ne sont plus seulement compris comme les créatures célestes décrites par Ézéchiel et Jean. Ils sont identifiés aux quatre évangélistes, auxquels renvoient les rouleaux qu’ils portent.

L’enlumineur s’appuie ici sur une tradition ancienne qui associe les quatre Vivants aux quatre Évangiles. Irénée de Lyon établit ce rapprochement dès le IIᵉ siècle, mais les correspondances représentées dans cette enluminure sont celles qui se sont imposées en Occident à la suite de Jérôme, à la fin du IVᵉ siècle : l’homme désigne Matthieu, le lion Marc, le taureau Luc et l’aigle Jean.

Ces associations reposent notamment sur le commencement de chaque Évangile. Matthieu ouvre son récit par la généalogie humaine de Jésus ; il est donc associé à l’homme. Marc commence par la voix de Jean le Baptiste qui crie dans le désert, ce qui évoque le rugissement du lion. Luc débute par le sacrifice offert au Temple par le prêtre Zacharie ; il reçoit ainsi pour symbole le taureau, animal sacrificiel. Jean, enfin, ouvre son Évangile par un prologue contemplant le Verbe auprès de Dieu ; il est associé à l’aigle, capable de s’élever vers les hauteurs du ciel.

Les quatre figures peuvent aussi résumer différents aspects de la vie et de l’identité du Christ : l’homme évoque son incarnation, le taureau son sacrifice, le lion sa résurrection et l’aigle son Ascension ainsi que sa transcendance. L’image propose donc une synthèse de l’ensemble du témoignage évangélique.

Celui qui siège sur le trône identifié au Christ

L’Apocalypse ne dit pas explicitement que celui qui siège sur le trône est le Christ. Au chapitre 5, elle distingue même celui qui siège de l’Agneau qui reçoit le livre. L’enlumineur prend pourtant la liberté d’identifier formellement le personnage central au Christ.

Plusieurs attributs rendent cette identification immédiatement perceptible. Le personnage porte un nimbe crucifère, c’est-à-dire une auréole marquée d’une croix. Il tient également un globe surmonté d’une croix, symbole de sa souveraineté sur le monde. Ces éléments ne figurent pas dans la description biblique du trône céleste. Ils appartiennent à la tradition iconographique chrétienne et transforment celui qui siège en une représentation explicite du Christ glorifié.

L’image ne constitue donc pas une illustration littérale d’un passage unique de l’Apocalypse. Elle rapproche plusieurs figures et plusieurs moments du récit biblique : celui qui siège sur le trône, le Christ ressuscité et l’Agneau victorieux sont réunis en un seul personnage.

La colombe placée au sommet de la mandorle constitue un autre ajout. Elle n’est mentionnée ni dans la vision d’Ézéchiel ni dans celle d’Apocalypse 4–5. Elle représente le Saint-Esprit et inscrit l’œuvre dans une lecture trinitaire. Le Père peut être évoqué par la souveraineté divine du trône, le Fils est représenté sous les traits du Christ en majesté et l’Esprit apparaît sous la forme de la colombe.

L’enluminure ne cherche donc pas à reproduire de manière exhaustive l’environnement céleste décrit dans l’Apocalypse. Les vingt-quatre vieillards, les sept lampes de feu, la mer transparente comme du cristal, l’Agneau et les sept sceaux ne sont pas représentés. Le cadre restreint de l’initiale impose nécessairement une sélection des motifs. Toutefois, cette sélection ne répond pas seulement à des contraintes matérielles : elle manifeste aussi le projet théologique de l’artiste.

Une image placée sous le signe de la Pentecôte

Dans le missel de Saint-Nicaise, cette initiale est placée dans la rubrique de l’octave de la Pentecôte. Son contexte liturgique permet de mieux comprendre la combinaison des différents motifs.

La présence de la colombe renvoie directement au don du Saint-Esprit célébré à la Pentecôte. Le Christ apparaît dans sa gloire céleste, après sa résurrection et son Ascension. Les quatre figures du Tétramorphe évoquent les Évangiles par lesquels sa parole et son œuvre sont transmises. L’Esprit Saint, représenté par la colombe, est donné aux disciples afin qu’ils poursuivent sa mission et annoncent cette parole.

L’image met ainsi en relation le Christ glorifié, le témoignage des Évangiles et le don de l’Esprit à l’Église. Elle ne reproduit pas une scène biblique unique, mais réunit plusieurs motifs pour exprimer visuellement le mystère chrétien célébré dans la liturgie.

Le rapprochement avec l’Apocalypse prend également tout son sens. Ce livre déploie en visions l’accomplissement de l’histoire, la victoire du Christ et l’avènement d’une création nouvelle. Le Christ en majesté n’appartient donc pas seulement au passé de l’Ascension : il est aussi celui dont la venue et le règne sont attendus.

Conclusion

Cette enluminure du missel de Saint-Nicaise de Reims constitue une remarquable œuvre de synthèse. Elle reprend plusieurs éléments des visions d’Ézéchiel et de l’Apocalypse, mais elle ne cherche pas à les reproduire dans tous leurs détails. L’enlumineur sélectionne, simplifie et combine les motifs bibliques à la lumière de la tradition chrétienne et du contexte liturgique de la Pentecôte.

Les comparaisons énigmatiques des textes prophétiques et apocalyptiques prennent ainsi une forme visible et immédiatement reconnaissable. Celui qui siège sur le trône devient le Christ glorifié, les quatre Vivants deviennent les symboles des évangélistes et la colombe manifeste la présence de l’Esprit Saint.

L’œuvre apparaît dès lors comme une véritable herméneutique visuelle. Elle ne se contente pas d’illustrer les Écritures : elle les interprète et les met en relation afin de proposer une affirmation synthétique de la foi chrétienne.

Tiphaine LE FAOU

Etudiante en Master Histoire de l’art : Gestion et valorisation du patrimoine chrétien, à l’Institut Catholique de Paris

https://www.icp.fr/recherche/instituts-de-recherche/institut-des-sciences-bibliques-isb/histoire-de-lart-gestion-et-valorisation-du-patrimoine-chretien